En Algérie, notre beau pays, tout pousse : "tu plantes un noyau, tu craches dessur, et l'année d'après tu as un arbre", que l'on peut traduire par : 2 récoltes de fruits par arbre, des fruits et des légumes toute l'année, etc. ou par "la terre est basse". Petite leçon d'Histoire : l'Algérie était le grenier à blé de Rome, le Père Clément a inventé la clémentine à Misserghin à côté d'Oran, et Orangina et Pam-Pam sont nés à Boufarik ; c'est un raccourci très court, mais je fais les raccourcis que je veux !
Quand ma mère est arrivée à Alger et à El-Biar en 1955, venant d'un Paris où les restrictions de la guerre étaient encore présentes, elle a été très étonnée de trouver des haricots verts, des petits-pois, et toutes sortes de légumes et de fruits frais sur tous les étals des marchés dès le mois de Février ou de Mars ; certes, il y avait la fameuse soudure, période pendant laquelle il fallait importer des pommes de terre de France, mais ça ne durait pas longtemps.
Quand nous sommes rentrés à Alger en septembre 1963, c'est moi qui fus surpris de voir que Maman mettait du sucre et autres conserves dans les cantines ; mais quand j'ai vu tellement d'épiceries fermées pendant la période où Ahmed Ben Bella avait eu l'idée de nationaliser les épiciers mozabites (ça, ce n'est pas une précision, c'est un pléonasme !), j'ai compris que Maman avait eu raison. Heureusement, au printemps 1964, les épiciers ont tous rouvert leurs magasins, et nous avons pu faire les courses normalement.
 Celui qui n'a jamais vu un marché à Alger jusqu'en 1974 (je vous expliquerai pourquoi cette date un peu plus loin), alors il ne sait pas ce que ça veut dire "beau et beaucoup" ; mais il a encore une chance de ne pas mourir idiot, ce que je ne souhaite à personne : il va à Tunis et il passe toute la matinée au Marché Central juste à côté Bab Fransa : mes enfants je les ai emmenés là l'été dernier, et je vous jure ils avaient tous les 3 les yeux en–dehors de la tête !
Bon, donc on avait tout ce qu'il fallait, beau, et pas cher : la viande, le poisson, les légumes, les fruits, l'épicerie ; bien sûr, dans notre Algérie de Boum' fière comme pas deux (de toutes les manières, y en avait qu'une, alors !) quand la Sogedia (ah ! la Sogedia !) a commencé à fabriquer du chocolat et donc à ne plus l'importer, ça a fait un peu drôle ; et quand l'Onalait a commencé à fabriquer du Camembert, il était spécial, le Camembert ; mais aller au marché Clauzel, ou au marché Messonnier, chez le boucher "riche" en haut la rue Richelieu à côté de la boulangerie "La Genevoise", ou chez un boucher "pas riche" à la rue Marengo ou à la rue de Tanger, quel kif ! on était sûrs de revenir avec les couffins bien pleins, avec des odeurs plein le nez et des couleurs pleins les yeux, et aussi des regrets de tout ce qu'on aurait pu acheter, "mais quand même il faut être raisonnabe, on va pas acheter pour un régiment, non ?"
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Hélas, ce n'est l'incomparable, le seul, l'indescriptible Zieux Bleus, mais voilà à quoi ressemble chez nous el hanout el khodra
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 Ou alors, on remettait les courses au samedi-dimanche quand on allait au cabanon ou à la mer ; à cette époque là, nous allions à Surcouf et nous nous arrêtions en chemin chez le marchand de légumes le plus célèbre du monde entier, le fameux " Zieux bleus" à peine à la sortie de Aïn-Taya sur la route de Surcouf. Ah, Zieux bleus, il avait une boutique pas bien grande, et il avait de tout et tout était beau ; quand on voulait plus que "de tout", on lui demandait d'un samedi à l'autre "Zieux bleus, s'il te plaît, pour la semaine prochaine je voudrais ça, ou bien ça . . . " et la semaine d'après on l'avait. Zieux bleus, il avait certainement un nom, mais lequel ?
A Alger même on avait nos magasins chéris : par exemple cette petite épicerie boulevard Saint-Saëns en montant à côté des escaliers qui descendent à la rue du Languedoc, où on allait seulement pour la confiture de patates douces et les truffes de Ghardaïa ; ou la charcuterie rue Michelet juste à côté du Monoprix et de la pharmacie ; ou tel marchand de vin qui avait encore du Monserrat ou du Sauvignon d'Oran quand personne d'autre n'en avait ; et je ne vous parle pas des boulangeries et des pâtisseries qui avaient chacune leurs fidèles et dont on aurait changé pour rien au monde (ou presque). Et pour les gâteaux zarabes, pareil : moi, j'allais à la rampe Bugeaud pour les zallabias, ou alors à la rue de Tanger pendant le ramadan.
Quand j'habitais Square Bresson, j'avais bien sûr mes habitudes à la rue de Tanger, à la rue Marengo, au marché des juifs, et je snobais ceux qui faisaient les courses au marché Clauzel ; et même après quand j'ai déménagé à l'avenue Claude Debussy et que je me suis marié, bien sûr j'ai fait les courses au marché Messonnier et aussi au Champ de Manœuvres puisque le marché Clauzel i avait déménagé, mais j'ai aussi continué à fréquenter mes anciens commerçants.
Et puis, et puis, est arrivé 1974, je ne me rappelle plus la date, mais cette fameuse semaine où le Ministre du Commerce Layachi Yaker a décidé de retirer le transport des produits agricoles vers les villes aux camionneurs privés ; retirer c'est bien, mais pour donner à qui ? à personne ! Et d'un samedi-dimanche à l'autre, on a vu tous les beaux étals vides, comme les photos du chapitre sur l'URSS dans le livre de géographie ; et à Aïn-Taya dans sa boutique presque vide, Zieux bleus pleurait, un peu sur tout l'argent qu'il ne pouvait pas gagner et surtout parce que toute sa vie s'en allait avec les légumes qui n'étaient pas venus.
Alors qu'est-ce qu'on a fait ? Eh bien on s'est débrouillé, on a appris les meilleurs coins pour faire le marché des légumes ou de l'épicerie en dehors d'Alger, un coup à Larba parce qu'on allait de côté là, un coup à Bérard ou à Tipasa sur la route du Chenoua, dans la semaine à Fort de l'Eau, etc. Moi à l'époque je faisais chaque mois un tableau des prix de l'alimentation pour les sociétés membres de la Chambre Française de Commerce et d'Industrie en Algérie où je travaillais avec mon père, et je le remplissais en faisant mon marché ; combien de fois je me suis fait engueuler par les gens qui n'avaient pas trouvé les fruits et les légumes que j'annonçais, ou qui trouvaient que mes prix étaient trop bas ! Bien sûr, ils se servaient de mon tableau pour demander des augmentations à leurs sociétés en France, et moi j'étais payé en DA (dinars algériens, bien sûr qu'est ce que vous croyiez que ça veut dire ?) et je savais que le Ministère du Commerce le lisait tous les mois.
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Merci à Dilem, Liberté-Algérie, et Hoçine Aït-Ahmed !
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C'est à cette époque, ou peut-être un peu avant que les Pères  Dominicains d'Alger, dont plusieurs travaillaient au Ministère de l'Agriculture, m'ont raconté cette histoire, qui fait toujours rire mes enfants aux larmes : "Deux ménagères algériennes vont chez l'épicier pour faire leurs courses ; la première demande un litre d'huile, et l'épicier lui dit "ça manque" – un kilo de farine, ma kaïn sh – du sucre, i en a plus – de la semoule pour le couscous, ça manque – et ça continue comme ça et la pôvre elle va repartir avec le couffin presque vide ; alors l'autre femme elle dit à la première "ouash tayebi ?" et l'épicier il dit "tayebi larbi"" ; pour ceux qui sont trop jeunes et qui n'ont pas connu cette époque bénie, pour ceux qui sont trop vieux et qui ont perdu la mémoire, à l'époque le Ministre de l'Agriculture s'appelait Tayebi Larbi, et il restera dans toutes les mémoires comme le fossoyeur de l'agriculture algérienne.
Les Souks el fellah, je vous raconte pas, parce que ça alors c'est triste ! Je pourrais vous raconter les bananes, ça vous rappellerait des souvenirs, une autre fois ...
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Avec l'aimable participation de Slim et Zina !
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Des histoires de pénurie, comme titrait El Moujahid, je pourrais en raconter jusqu'à l'année prochaine, alors je vais garder seulement les plus drôles ou attendrissantes. Un jour j'étais parti avec ma femme Anne-Marie en Petite-Kabylie jusqu'à Djidjelli et Bougie ; avant de reprendre la route pour Alger, on s'arrête chez le mozabite du coin acheter de quoi faire le pique-nique sur la route, et qu'est-ce qu'on voit dans la boutique, tout le mur du fond couvert de paquets de pâtes fabriquées en Italie pour la SN Sempac quand on en trouvait presque pas de pâtes du tout à Alger, alors on a vidé le porte-monnaie sur le comptoir, et on est reparti avec des kilos et des kilos de pâtes et la conversation pleine de spaghettis comme ci ou comme ça ; un autre jour, du côté de Marengo on voit sur le bord de la route un fellah qui nous fait des grands signes, on s'arrête, il avait un cageot plein de carottes quand Alger on n'avait pas vu de carottes depuis un mois, alors on a vidé le cageot dans le coffre de la voiture et on a distribué des carottes à toute la famille ; pour la farine, on avait trouvé un épicier à Dellys;, Dellys, c'est pas trop loin, c'est beau comme tout, on mangeait bien au Club Nautique, et le mozabite était gentil, bref une ballade idéale pour le vendredi, sauf que dans la farine il y avait beaucoup de charançons, alors on a acheté en plus un tamis, et on est retourné souvent à Dellys ; pour acheter du poisson, on n'hésitait pas à aller jusqu'à Cherchell ou Courbet-Marine, mais ça c'était la promenade d'abord et les courses après, donc ça compte pour du beurre.
En 1978, un ami qui travaillait à Alger pour une société anglaise avait réussi à persuader son patron qu'il serait bien mieux à Tunis pour s'occuper des deux pays ; quand on voit la taille des deux pays, on peut dire qu'il savait se vendre ! Alors moi j'ai réussi à persuader ma femme qu'on pouvait passer les jeudi-vendredi (ça veut dire samedi-dimanche en algérien depuis Boum') à Tunis plutôt qu'en France, en plus eux ils travaillaient, donc tous les magasins seraient ouverts. Alors on finissait toujours le séjour par un long passage chez les épiciers djerbi (ça veut dire épicier mozabite en tunisois), et une fois on attendait notre tour derrière un coopérant français de Tunis, en rêvassant devant les montagnes de camemberts et de gruyère, et on entend ce jeune imbécile qui commence à engueuler l'épicier parce qu'il n'avait pas SA marque de camembert préférée ; nous, on a pillé la boutique, et on est rentrés à Alger contents comme tout avec le camembert "pas bon".
Contributions de El Moujahid, je vous jure que c'est vrai ma parole d'honneur : dans une usine de conserves de la Sogedia, une équipe de journalistes enquête à la suite d'une affaire de boites de conserves qui éclataient ; le directeur technique leur explique sans rire que comme pour stériliser les conserves de je ne sais plus quoi il faut mettre les boîtes une heure dans une étuve à 100° et que ça coûte cher, il a préféré pour aller plus vite les laisser 30 minutes à 200° ; une autre fois, la Police avait piqué des marchands à la sauvette au marché des juifs ou à la rue Randon qui vendaient de la harissa dans des boîtes de concentré de tomates, il faut que je vous explique que au bled "la tomate" c'est la base de tout, une maîtresse de maison bien comme il faut elle ne peut rien faire sans, alors quand il n'y avait plus de tomate, des petits malins mettaient de la harissa à la place, double bénéfice parce que la tomate surtout quand ça manque, ça vaut plus cher que la harissa, et puis l'effet est garanti, essayez une demi-boîte de harissa dans les spaghettis et puis envoyez moi un mail après !
Celle là, la dernière, c'est pas El Moujahid, c'est moi je l'ai vu chez le boulanger de le rue de Tanger : vous connaissez tous les coca ? ceux qui connaissent pas i cherchent d'abord quelqu'un qui connaît, ce boulanger il faisait des cocas taïba, peut-être il en fait toujours, il doit avoir 60 ans comme ça, donc tous les jours ou presque avec le pain j'achetais des cocas, et puis une fois un client devant moi il criait tellement qu'on l'entendait depuis la rue, tout simplement parce que dans la coca il avait trouvé pas seulement la tchoutchouka, ça s'est normal i a rien à dire, mais en pluss un cafard "kima hada", et ça il était pas content du tout ! mais ça ne m'a pas empêché d'acheter ma coca du matin.
C'est vrai, faire 50 km pour trouver de quoi chez un marchand de légumes, c'est moins commode que le "hypermarché" du Centre Commercial ultramoderne juste à côté ; mais je vous jure sur la tête de ma fille que je l'ai faite à Alger, Alger – Tipasa et retour pour remplir le couffin, c'est quand même vachement mieux que pousser un chariot !
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