“Souviens toi que tu es poussière, et que tu redeviendras poussière” (Genèse 3, 19)
En attendant le jour béni où ils verront Dieu, nos ancêtres dorment tranquillement dans la terre des cimetières d’Algérie (notre beau pays, je ne vous l’ai peut-être pas encore dit ?). ils ont la chonce, chez nous l’emplacement d’un cimetière est toujours choisi avec soin : à Novi, Tipaza (pour les cimetières romains, on dit “nécropole”, qui veut dire “ville des morts” en grec (bizarre, non ?), Saint Eugène, Bône (“le cimetière de Bône, l’envie de morir i te donne”, a écrit Edmond Brua) au bord de la mer, boulevard Bru, Guyotville, qui rogarent la mer, Dely-Ibrahim, Desaix (Nador), Dalmatie (Ouled Yaïch), et Médéa entre campagne et montagne, et combien d’autres que je ne connais pas.

Dans le bled, chaque village avait son cimetière, presque toujours sur le même modèle, juste à la sortie du village (jamais à l’entrée, toujours à la sortie, notez bien la différence), derrière un mur de pierres fermé d’une grille en fer forgé et une haie de cyprès. Certains murs sont hauts, comme à Desaix, et il faut monter sur des pierres pour voir par dessur, d’autres sont bas, comme à Novi, et les morts peuvent regarder passer les passants. Même en pleine campagne, en plein bled, les cimetières chrétiens sont clos, on ne sait pas trop pourquoi, leurs habitants n’ont pourtant pas l’habitude de partir se promener la nuit, sauf dans les films de vampires, peut-être pour protéger les vivants de l’envie d’aller se promener dans ces jardins.

Au contraire, les cimetières musulmans sont ouverts sur la campagne et sur la vie, lorsque l’herbe y est bonne les bergers y poussent leurs troupeaux pour y passer la tondeuse et fabriquer de bons gigots et de bonnes épaules pour faire de bons couscous (belle collaboration des morts et des vivants, n’est ce pas ?) ; les familles viennent y partager les gâteaux les jours de grand soleil et de bonne brise, et comme toutes les personnes bien élevées, elles parlent aux dormeurs des tombes, et laissent exprès des miettes par terre pour nourrir les oiseaux (aucun rapport entre les deux propositions, c’est juste pour le plaisir).
Que croyez vous qu’il se passe, entre gens si différents, certains qui enferment leurs morts derrière grilles et murs, et qui vont les visiter une fois l’an, et d’autres qui laissent les tombes courir la campagne et servir de bancs aux promeneurs ? Curiosité frileuse, incompréhension, méfiance, que sais-je ?
Un jour, quand j’étais petit, beaucoup de gens sont partis vers le Nord, et quelques fois ils  ont emporté avec eux la clef du cimetière, laissant les habitants sous la garde du soleil, de la pluie et du vent ; printemps après printemps, été après été, les herbes folles ont envahi les allées, descellé les pierres des tombes et des murs, les enfants que rien n’arrête ont franchi le mur pour jouer au ballon, et les habitants restaient seuls, ignorés de tous ou presque, car de temps en temps un promeneur, un employé du Consulat de France ou un membre de l’association In Memoriam, un parent revenu pour un temps de ce lointain pays du Nord que les habitants n’avaient jamais vu, ... venait faire un tour, et quelque fois nettoyait quelques tombes.
Dans certains villages, ceux qui étaient partis envoyaient de l’argent à un villageois qui était resté pour qu’il prenne soin de ceux que l’on avait laissés. Ainsi à Novi, où j’ai rencontré le gardien qui était allé à l’école avec les enfants de ceux dont il s’occupait, à Rouiba, dont Boualem Sansal raconte les aventures de ce “ rapatrié à l’envers” qui est devenu entrepreneur de cimetière. À Dalmatie - Ouled Yaïch, à côté de Blida, l’histoire est encore plus belle, vous pourrez la lire en détail sur le site ; mais juste pour résumer, ceux qui étaient partis sont revenus et ont travaillé avec ceux qui sont restés pour le repos de ceux qu’ils avaient laissés : le cimetière est devenu un jardin, sous la garde de la seule tombe qui restait, celle d’un prêtre du village ; c’est une belle histoire, non ? Quand je disais que Dieu se dit Allah en arabe, et Allah se dit Dieu en français, ce qui porte à croire qu’il s’agit de la même personne ? Ne cherchons pas le mal là où il n’y en a pas.
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Accueil du mufti de la mosquée de Ouled Yaïch aux vieux habitants de Dalmatie
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En ville, la mairie s’occupe toujours de ceux que l’on a laissés, avec plus ou moins d’argent et plus ou moins d’énergie ; les tombes sont entretenues, les allées nettoyées, et les archives conservées.
Pendant longtemps, personne n’aimait trop parler de ceux que l’on a laissés, et de leurs jardins de repos éternel. Certains y voyaient les vestiges honteux d’une époque dont le souvenir est banni, ou les vestiges bannis d’une époque dont le souvenir est honteux ; les choses changent peu à peu, pas forcément en mal, et certains prennent conscience de l’ancienne beauté des lieux, du respect dû à leurs habitants, de la trace dans l’Histoire du pays ; si l’on visite la nécropole de Tipaza ou de Tigzirt, pourquoi pas aussi le cimetière de Saint Eugène ?
Ce qui m’a donné l’idée d’écrire cette page, c’est plusieurs articles publiés récemment par El Watan et Liberté-Algérie, et des e-mails que j’ai reçus au cours des derniers mois.
El Watan, 15 septembre 2001
Le cimetière de Saint Eugène, vu par El Watan (27 janvier 2002)
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