Mémoire des zodeurs, mémoire des côleurs, mémoire des sons, mémoire du toucher, mémoire du goût, combien faut-il de mémoires pour chanter ces trois piliers de notre gourmandise, rien qu’à rassembler mes idées pour écrire cette page j’ai le nez qui se dresse et la langue qui frétille !
Beignets italiens, ou beignets arabes, quelle importance, puisque on les désigne le plus souvent par leur nom algérien de sfendj, qui me donnait toujours plus faim. Ne cherchez pas la recette des sfendjs, bien sûr vous la trouveriez sans peine, en plusieurs versions suffisamment différentes qui permettront autant d’essais et peut-être de crises de foie ; ne cherchez pas la recette, parce que les beignets ne sont jamais aussi bons que lorsque  on les a achetés chez son marchand favori, par exemple au début de la rue Messonnier pas loin de la pharmacie, ou bien en bas la rampe Bugeaud après le Conservatoire de Musique, ou bien chez le vieux là à Bab el Oued, mais oui tu sais bien il a toujours sa charrette entre le marché et les Trois Horloges ; à la vérité, si le meilleur couscous du monde c’est celui de ma mère et de ma Zohra, les meilleurs sfendjs c’est ceux de mon sfendji à moi, pas ceux-là du tien, voilà.
En faisant paseo sur l’Internet à la recherche des beignets arabes, j’ai trouvé plusieurs recettes, je vous laisse que vous les cherchez, et une véritable horreur, que je vous donne pas l’adresse par charité : en bas d’une recette de beignets arabes, on a écrit "ne les servez pas aux amis dans une feuille de papier journal, comme là-bas" ! Terribe de voir des soges comme ça qu’elles sont écrites, la vérité terribe ! d’abord, c’est pas toujours dans du papier journal, lakin aussi dans du papier de boucher qu’on les sert aux amis ou aux clients les beignets, ensuite chez nous au bled le papier journal qu’il sert à envelopper la nourriture, c’est du papier journal propre, qu’on peut mettre les fruits, les tramousses, les beignets, même les zlabias ; la vérité, maintenant comme j’y pense, çuilà-là qu’il a écrit ça rien qu’il a pas été au bled depuis longtemps, alors il a oblié comment il est ce papier jornal spécial sfendj !
Le problème avec les beignets, comme disait une copine étudiante à l’IEP de la rue d’Isly en 1970 (aucun rapport, je sais, mais elle faisait rigoler tout le monde quand elle disait ça), c’est qu’ils ne supportent pas d’attendre le client, passque si i zattendent i sont froids et si i sont froids i doviennent lourds sur l’estomac ; alors il faut les manger bien chauds, un peu brûlants sur les doigts, pleins d’huile même si le papier jornal il en a bu un peu, pleins de gros sucre en poudre comme i z’en ont pas en France les pôvres, que j’en cherche partout et à la place je trouve que du sucre fin, non pour mettre sur les sfendjs, i faut du sucre en poudre fin presque comme du gros sel, que ça croque bian sous la dent avec le bruit et le toucher, vous allez voir si je continue allez chercher le tabiier pour vous essuyer la bôche qu’elle coule, sales que vous êtes. Donc, comme elle disait ma copine, le problème avec les beignets c’est que quand on en a mangé un on peut plus s’arrêter. 
A quelle heure on les mange les beignets ? Nosotres on n’était pas des maniaques (venant de moi, ça va en faire rire plus d’un !), alors on faisait pas attention quelle heure il était : 4 heures oulla 5 heures à la sortie du lycée, 11 heures en rentrant du marché pour calmer la faim, si le sfendji il avait ouvert à 8 heures avant les cours, il aurait eu notre clientèle, et nos livres de classe auraient mangé les beignets pareil que nous.
Même quelque fois on trouvait les beignets à la plage, lakin 3ala el bahar le beignet froid c’est lourd, alors mieux qu’on mange des zoublies ; elle est taïba la transition, non ? Passque les zoublies c’est léger kima rih el bahar, une gaufre kabira toute mince et roulée en cône, que les Italiens ou les Espagnols de maintenant i servent aussi la glace dedans, que c’est plus grand que les cornets.
Les zoublies, c’est bon, c’est un peu sec et tendre en même temps, ça craque sous la dent,  ça fait des miettes dans le sable que mieux je mange en dessur la serviette comme ça je ramasse les miettes ba3d, mieux qu’elles me profitent à moi qu’aux mouettes, non ?
Le marchand des zoublies, c’est facile qu’on le roconnaît, avec sa grande boîte comme un tube accrochée dans le dos et sa crécelle à la main, qu’en plus il faisait rien qu’andar et venir sur la plage en criant "zoublies, qui c’est qui veut les zoublies" ; la photo là à côté elle montre un marchand de Bordeaux, là où il était né mon grand-père, il a la boîte kif-kif à Alger, peut-être que c’est lui qu’il a importé le modèle, je sais pas (non, je crois pas ce serait trop beau la coïncidence) ; en dedans la boîte, comme les zoublies elles sont comme des triangles ronds (on va voir çuilà qui m’envoie le premier un dessin), le marchand il les met la deuxième dans la première, la troisième dans la deuxième, et comme ça jusqu’en haut la dernière dans l’avant dernière, et encore une colonne et une autre et une autre jusqu’à tant que la boîte elle est pleine. Mais même quand la boîte elle est pleine, c’est pas lourd pourquoi les zoublies c’est léger comme tout, même si on en met mille dans la boîte, léger mille fois ça peut pas être lourd, non ?
Qui c’est qu’il a dit j’ai ôblié les oreillettes ? Je les ai juste gardées pour la fin passque les oreillettes on les fait à la maison, c’est tout ; et comme on les fait à la maison, je vais vous donner la recette, simplifiée : vous fassez de la pâte à beignets, vous l’étalez bian comme i faut sur la table de la cuisine, vous passez les ciseaux (non, pas les ciseaux à couture, qu’est-ce qu’elle va dire Madame !) dedans pour faire des morceaux grands un peu comme ma main, ba3d fi la bassine de la friture, et tout de suite hop sur la table avec du papier  absorbant en dessous et du sucre en poudre en dessur ; voilà, khlass c’est fini, et facile comme tout, non ?
Alors quand vous avez fini de faire les oreillettes, vous les mettez dans un grand panier kima la corbeille des fruits, avec un torchon bien propre en dessur et dans le courant d’air pour qu’elles viennent pas molles ; oua men ba3d vous m’appelez je viens avec mes côpines on va vous aider à les manger. Ah, je crois j’ai oublié de vous dire le plus important, les oreillettes vous les faites pas pour deux ou trois, c’est comme le couscous il faut en faire pour un régiment ; et alors il faut être beaucoup pour les manger, c’est pour ça vous avez besoin de moi avec les côpines.
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